J’ai eu la chance de vivre mes vacances de jeunesse au cœur des bois de La Chaise-Dieu dans le sud de l’Auvergne.

J’allais chercher le lait pour mon cacao du matin chez Jeannot.

Jeannot était un vieux garçon, ce qui signifie en langage clair qu’il vivait seul, pénard (cool…), avec un laisser-aller bon enfant…

Il était toujours resté là, dans la même ferme, et s’occupait des 8 vaches dont il avait hérité.

Fidèle à la tradition, il tuait son cochon tous les ans et mangeait sa production : d’abord le boudin, les saucisses et la viande puis les pâtés, les saucissons, le lard…

Un cochon ne lui faisait pas l’année, quelquefois il en fallait un deuxième…

Dans la basse-cour couraient quelques poules pour les œufs et de temps en temps une finissait dans la marmite.

Ou alors c’était un lapin, une pintade ou une dinde.

Son petit jardin, clos de murets pour le protéger des visiteurs à 2 ou 4 pattes, fournissait au fil des saisons, salade et légumes. Deux ruches en tronc d’arbre percé recouvert d’une lauze, dos au nord, occupaient un angle.

Un grand champ était réservé aux pommes de terre : à cette altitude (1000 mètres), il ne craignait pas les doryphores !

Pour le reste, c’était selon les occasions : champignons (girolles, cèpes, baguets…) si le temps était favorable, viande s’il trouvait l’occasion d’un troc avec un voisin éleveur, truite ou écrevisses s’il avait le temps d’aller à la pêche dans les ruisseaux alentour, pain qu’il achetait une fois par semaine (quand le boulanger faisait sa tournée et annonçait son arrivée à grand renfort de coups de klaxon), vin au tonneau (livré à domicile !)…

Quand je venais le matin chercher mon lait tout chaud sorti du pis de la vache, Jeannot déjeunait.

Il était encore tôt, les cloches de l’église toute proche venaient de sonner l’angélus.

Après m’avoir donné mon lait, Jeannot reprenait le fil de son petit-déjeuner presque totalement fait maison : œuf frais pondu à la coque, pain et grosse soupe… pour commencer !

Puis, selon l’envie du moment, fromages bleu ou de chèvre, bien onctueux et tendrement affinés par sa cousine Andrée (une ex-amoureuse… du village de Combres, sur la rive opposée de la rivière Senouïre), pâté, saucisson ou jambon, et un bol d’infusion de son jardin ou de café pour faire passer le tout !

Je lui faisais pitié avec mon petit bidon de lait !

Jeannot était grand et mince.

Il allait sur ses soixante-dix ans et n’avait jamais connu de soucis de santé.

Il était apprécié de tout l’arrondissement pour ses talents de rhabilleur : il remettait en place les chevilles foulées ou les doigts retournés.

A l’occasion il « levait le feu » et enlevait les verrues.

Il n’en parlait pas.
C’était un « don de famille ».

Depuis, Jeannot est décédé, accidentellement, à 101 ans.

Il était parti seul couper du bois pour l’hiver et on l’a retrouvé écrasé sous son vieux tracteur renversé.

Il n’a jamais voulu quitter ses vaches pour aller « chez les vieux » à la maison de retraite au chef-lieu de canton.

Il n’a jamais quitté ses habitudes alimentaires non plus.

Quand j’étais enfant, je n’y avais jamais prêté vraiment attention : ça me paraissait bien un peu bizarre de le voir s’avaler toute cette cochonnaille plus un œuf le matin…

Le soir pourquoi pas ? D’ailleurs c’est ce que je faisais…

Mais le matin ! C’était un peu un original !

Je me suis rendu compte beaucoup plus tard qu’il n’avait pas été le seul à manger comme ça : Jeannot n’était que l’un des derniers représentants d’une façon de vivre en train de disparaître.
Et puis ce n’est que lorsque j’ai appris sa mort que j’ai eu le déclic !

Entre temps j’avais étudié la nutrition et la chronobiologie alimentaire et…
« Bon sang mais c’est bien sûr ! » aurait dit le commissaire Bourrel, Jeannot et son usine à cholestérol faisait de la chronobiologie sans le savoir !